• La revanche des loups par Aganticus

    La revenche des loups

    Je n'en croyais pas mes yeux : j'avais devant moi Tistou des Arbrets ! Tistou étant le diminutif de Baptiste, bien sûr.

    Cette légende familiale qui habitait ma mémoire depuis ma plus tendre enfance me parlait à moi qui ne l'avait jamais pu le connaitre de mon vivant…

    Tistou des Arbrets, mon grand-père maternel, héros de la résistance pendant l'occupation allemande, était en train de me raconter comment, en novembre 1942, lui et sa section de résistants avaient pu se tirer d'un guet apens tendu par les soldats de la Wehrmacht La revenche des loupsalors qu'ils faisaient passer un groupe de juifs pour qui la survie se trouvait en Suisse, de l'autre côté de ce coin du Vercors.

     

     

    Comment pouvais-je parler à un homme disparu depuis plus de soixante ans ?

    Tout simplement grâce à l'oignon du passé que j'avais programmé au 28 mai 1944 afin de me retrouver dans la maison familiale des Arbrets, un hameau perché à mille cinq cent mètres dans le Vercors, là où habitaient mon grand-père et ma grand-mère.

    Pour ce voyage dans l'intimité de mon passé, j'avais jugé inutile de m'encombrer de sa majesté Porky 1er et je l'avais donc laissé à trier des papiers au bureau de la TEF à Montréal.

    Et me voici dans le vortex qui m'emmène vers Tistou des Arbrets.

    Je toque à la porte de la vieille maison du village; il est vingt La revenche des loupsheures et j'espère qu'on va m'ouvrir… la guerre et l'occupant ne favorisent pas la convivialité surtout après la tombée de la nuit. Un fenestron s'ouvre à côté de la porte et une voix érayée me demande:

    -        Qu'est-ce que c'est ?

    -         Bonsoir monsieur, vous êtes bien Tistou des Arbrets

    Je savais que l'appellation par son surnom, uniquement connu du réseau de la résistance, me ferait mettre en confiance.

    -        Comment est le ciel en ce moment ?

    Là, il m'énonce la première partie de la phrase de reconnaissance que je savais pour l'avoir entendue à maintes reprises dans les récits que me faisait ma mère.

    -        Ce n'est pas le ciel le plus important, ce sont les nuages.

    Je lui donne la deuxième partie du mot de passe et immédiatement il ouvre sa lourde porte

    -        Je suis un ami de votre fille, Madeleine.

    Me faisant entrer, il me serre vigoureusement la main tout en me dévisageant;

    -        Nous ne nous connaissons pas ?

    Maman m'avait dit que je lui ressemblais, d'où son hésitation.

    -        Ca m'étonnerait, je suis du maquis Aigoual Cévennes et je ne suis jamais venu par chez vous…

    -         Ha… Et que me vaut l'honneur de votre visite ?

    La revenche des loupsJe détaille ce visage qui risque d'être le mien plus tard et je sens immédiatement de la sympathie pour ces yeux verts noyés dans une figure volontaire aux traits carrés.

    -        Je dois passer en Suisse pour rencontrer un gros bonnet venu de Londres et j'aimerais que vous m'offriez l'hospitalité jusqu'à demain matin.

    Par discrétion partisane, il ne me pose aucune question.

    -        Mais bien sûr ! Nous allions justement manger avec mon épouse. Remettez vous.

    Remettez-vous... Cette expression méridionale et savoureuse, que j'avais entendue tant de fois dans ma jeunesse, signifiait qu'on pouvait s'asseoir, se reposer, car votre hôte vous prenait en charge.La revenche des loups

    L'apparition de l'épouse, ma grand-mère donc, me fait un choc tant elle ressemble à ma mère : même corpulence gracieuse, même cheveux épais et ondulés, même port de tête un peu fier et surtout, même visage à peu de différence près…  Je suis complètement chamboulé.

    Je bredouille un " Ravi de faire votre connaissance" qui doit sonner faux, mais comme ils ne peuvent pas savoir que je suis ce petit fils qu'ils ne connaîtront jamais, ils ne relèvent pas.

    -        Ajoute un couvert, Herminie, ce monsieur est un "camarade" qui va manger et dormir ici.

    L'appellation "Camarade" étant réservée aux communistes de la résistance, je déduis que je suis adopté illico. Après un repas, fait de produits rares qu'on ne peut trouver qu'en campagne, Tistou m'invite à m'asseoir au coin du feu et nous commençons à parler; surtout lui car il m'a en confiance… les futurs liens du sang ?

    Il commence à me raconter la fameuse épopée pendant laquelle lui et son groupe ont sauvé une famille juive puis s'interrompt pour savourer la tisane que vient d'apporter ma grand-mère.

    Il reprend son récit

    -         Le groupe de juifs était composé d'un couple, ses deux enfants et une vieille tante qui ne marchait pas vite : il nous fallait impérativement éviter tout contact avec les soldats allemands car elle n'aurait pas pu courir. Je décidais d'emprunter une passe vers la Suisse qui avait l'avantage de ne pas être en pente, mais l'inconvénient d'être connue des fritz.

    -        Vous ne pouviez pas connaitre leurs déplacements à l'avance ?

    La question m'échappe bêtement car à l'évidence ce ne pouvait pas être le cas.

    -        Ben… C'était leur chemin de ronde habituel mais nous ne pouvions pas passer ailleurs. Leur ronde était régulière, toute les deux heures, et ça nous laissait le temps de passer. Toutefois, avant d'arriver à la passe, j'envoie Gus en éclaireur et il me signale un "RAS" par un signe des bras conventionnel: nous devions, en principe, avoir une bonne heure devant nous.

    -        Et ?

    Accroché à son récit, j'en deviens impatient…

    -        Hé bien, nous nous sommes engagés en marchant le plus La revenche des loupsvite possible, mais au bout de vingt minutes, un bruit de bottes nous glace le sang : la patrouille arrivait en sens inverse : ils avaient modifié le sens de rotation de leur ronde et ça, nous ne pouvions pas le prévoir !

    -        Vous étiez coincés dans la passe ?

    -        Coincés et incapables de courir pour nous échapper.

    -        Alors ? par quel subterfuge vous vous en êtes tirés ? Car dans le cas contraire, vous ne seriez pas là à me raconter…

    -        Subterfuge n'est pas exactement le mot, on va dire coup de pouce du destin : sur le haut de la passe, un loup s'est mis à hurler comme ils le font en levant leur museau vers la lune… Puis un autre lui à répondu… Les bruits de bottes se sont arrêtés. Au bout de deux minutes c'est toute une horde de loup qui hurlait lugubrement dans la nuit et là, nous avons entendu le bruit des bottes qui s'éloignaient en courant.

    La revenche des loups-        Ha ça ! Sauvés par des loups ! Vous les aviez apprivoisés ?

    -        Ho non, mais nous les laissions tranquilles alors que, quand ils pouvaient les voir, les allemands s'amusaient à leur tirer dessus pour s'amuser,.

    -        Vous voulez dire que les loups se seraient vengés en vous sauvant la vie ?

    -        Qui sait ?

    Ses yeux pétillant de malice me laissent le choix de l'interprétation finale.

    -        Toujours est-il que nous avons pu sortir de la passe, et emmener nos pauvres juifs apeurés vers la Suisse. C'est d'ailleurs depuis ce jour, que ce passage s'appelle "la passe au loup".

    -        C'est vraiment formidable comme récit, me permettez vous de le noter dans un coin de ma tête afin de le raconter à mes enfants, après la guerre, bien sûr ?

    Il accepte humblement et nous allons nous coucher car le lendemain, je dois me lever tôt.

    C'est la dernière fois que nous nous voyons car, il ne le sait pas encore, mais il va être capturé et fusillé par les SS en août 1944 sans me connaitre puisque je naissais quatre ans plus tard.

     

    La revenche des loups par Aganticus

     

    Il est temps pour moi de revenir dans un monde meilleur.
    Adiou, Tistin des Arbrets,

     

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 18 Octobre 2013 à 13:53

    Chouette, une nouvelle aventure ! Je me la réserve pour ce soir (tard), je serai enfin libre, hé hé, le weekend arrive ... Et je ferai une page de liaison et ... je me remettrai à mes rapports de mission de l'équipe à Fifi dès que je pourrai. Bizzz !

    2
    Di
    Vendredi 18 Octobre 2013 à 16:04

    C'est très émouvant, Marcus. J'en ai les larmes aux yeux. 

    3
    Vendredi 18 Octobre 2013 à 16:53

    Je reste hypnotisée par ce récit qui raconte ces hiers de grande résistance face à la terreur que semait les SS. Il aura fallu tant de courage à vos pères et familles pour que la France vive LIBRE. Pareillement à DI, j'ai les larmes aux yeux. Ton récit est digne de paraître au temple des héros ... Quel excellent conteur tu es ! heureuse de te relire. 

    4
    Vendredi 18 Octobre 2013 à 17:40

    Malheureusement ce mal appelé fachisme n'est pas encore éradiqué dans le monde et nulle patrie ne peut être certaine de ne pas le connaitre à nouveau.

    Dommage pour l'espèce humaine

    5
    Vendredi 18 Octobre 2013 à 22:05

    La France a connu cela en effet et on peut dire que certains se sont dépassés pour faire face au risque constant de leur vie, alors qu'ils pouvaient simplement subir et ne pas mettre leur vie en danger. Et dans notre monde actuel, ce genre de choses doit se produire encore ici ou là dans d'autres pays. Je repense à la Chicorée du nord de Di, étrangement similaire à un état existant, par exemple ...

    Merveilleux récit, Marcus, d'autant plus qu'on comprend que ce grand-père d'Alex n'a pas existé que dans la dimension de l'Oignon. Et, plus merveilleux encore, le comportement des loups ! Je n'en suis pas si étonnée que cela, en réfléchissant et j'en reste réjouie. Merci beaucoup !

    6
    Vendredi 18 Octobre 2013 à 22:55

    Ah... Où l'imagination va-t-elle trouver ses sources... ? 

    Parfois l'oignon fait pleurer, parfois il fait sourire, c'est nous qui voyons.

    Bises

    7
    Samedi 19 Octobre 2013 à 18:49

    une sacrée aventure là comme quoi les loups avaient repérés les bons des mauvais

    8
    jill bill
    Samedi 19 Octobre 2013 à 20:23
    jill bill

    Bonsoir tout l'monde ici.... Ah ça c'est de l'oignon... rencontrer un grand-père qui mourrut avant votre naissance et pour quel cause, de guerre.... Merci, bien amicalement, jill

    9
    Dimanche 20 Octobre 2013 à 09:45

    Reste à savoir si les loups étaient anti nazis ???

    Et penser au futur de ses ancètres décédés est carrément joussif.

    10
    Mercredi 31 Mai à 15:49

    Such stories are really great. Especially if it concerns your family and the history of your family. Take a look in here.

    11
    Lundi 17 Juillet à 11:12

    I did not think to talk about it in such a negative context. It seems to me that it's worth going into this

     

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